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.Oeuvre de Ben VautierMa première nouvelle philosophique.
.............« Je » prononcé et écrit 247 fois durant cette journée. Il est 22h, et mon petit je continue à s'incruster partout. Même dans cette nouvelle. J'te jure. Tiens, je l'ai redit. C'est maladif. Il faut que je parle de moi. Il faut que ce je apparaisse et réapparaisse au détour de toutes mes phrases. Tantôt égoïste, tantôt fier voire narcissique, souvent individualiste quelques fois collectif.
Mais parfois, ce je ne veut plus rien dire. Quand la société s'infiltre dans ma bouche elle en sort un, trop conventionnel. Et les médias qui arrivent à faire cracher des je sans réflexion, des je sans intérêt, dictés par les voix sensuelles de ces animateurs éblouissants de sourires. Ces je que l'on retrouve autour d'une tasse de tisane chaude, réchauffant ces ongles rouges parfaitement limés. Et de ces bouches trop pulpeuses, des je préfabriqués débarquent sans cesse.
............. Certains je sonnent faux, car certaines personnes n'en connaissent pas le sens. Quand le je est influencé par un tu trop envahissant, il se met à perdre de son essence. Le mode d'emploi pour dire « je » demeure inexistant et toute sa vie, on vivra dans l'ombre de ce tu.
Il y a aussi les je commerciales. Les cadres en font bon usage. L'enjeu de l'argent leur font oublier que derrière le je de chaque client, chaque entrepreneur se cache une âme, une sensibilité, une vie. Un je dont on oublie l'humanité.
............. Et mon je qui subit tant d'influences malgré moi. Mon âge, ma classe sociale, mon sexe, ma nationalité... Tant de critères qui le modifie, qui le change à mon insu. J'aimerais pouvoir dire « je » en parlant avec tout mon être, toute ma conscience et toute mon inconscience, avec tout mon corps et tous mes gestes, avec toute ma réflexion et toute ma déraison. J'aimerais un jour dire ce « je » ultime. Celui que l'on devine dans les bouches de nos mères et qu'elles nous susurrent parfois accompagné de fierté et d'un amour indéfinissable. Celui dont on se souviendra toujours, car il est plus qu'un simple « je ». Un je si fort, qu'il déclenche des larmes et des flots d'amour.
............. Celui que j'ai réussi à te dire avant-hier, en te prenant la main, dans ce resto enfumé. Et ce serveur qui avait une grande moustache, cette plante qui nous cachait du reste du monde et ce dessert qui a fait explosé mon ventre. Le petit pique aux lambeaux d'argent que tu as coincé dans mes cheveux. Et ce je t'aime qui a déboulé avec toute sa puissance. Ce je unique, je le gardais depuis tant d'années. Et je te l'ai offert. Et tous les jours je te refais ce cadeau. Et dans 80 ans, j'espère mourir à tes côtés, un dernier je offert, sa force demeurée intacte.